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Pratyahara en pratique

Patanjali, dans les huit branches du yoga détaillé dans les Yoga Sutras, nous parle du concept de Pratyahara, le contrôle des sens. Nous sommes, nous êtres humains, constamment distraits -inconsciemment- par les objets extérieurs dont nous faisons l'expérience, à travers le filtre de nos sens. Par exemple, je suis en train d'écrire cet article, c'est-à-dire que je me concentre sur l'acte d'écrire mais si je reçois des notifications sur mon téléphone et que j'entend mon téléphone vibrer, je vais être attirée par ce que j'entend et me laisser distraire de ce à quoi je me consacrais plus tôt. Inconsciemment, je me laisse distraire par mes sens. A travers la pratique du yoga et donc de la méditation,  nous cherchons à contrôler nos sens pour parvenir à choisir consciemment quand interagir avec le monde et quand s'en retirer pour nous consacrer à la méditation (ou toute autre activité qui nécessite un effort de concentration, finalement). Car la méditation nous invite à un travail intérieur pour retrouver le Soi, se connecter au Soi. Comment le faire si nous sommes constamment attiré.e.s par ce qui se passe autour?

Pratyahara, comme le présente BKS Iyengar dans Lumière sur le Pranayama, est une "discipline pour maîtriser l'esprit et les sens":

Le plus nous parvenons à résister aux distractions externes, le plus nous pouvons investir notre monde intérieur et donc nous connecter au Soi et maîtriser notre esprit. Cela exige évidemment un entraînement régulier, une musculation de l'esprit.

Pratyahara installe les conditions pour Dharana, la concentration, qui prépare elle-même à Dhyana, la méditation.

Lorsque nous pouvons nous couper de manière consciente et délibérée des stimuli extérieurs, nous pouvons nous concentrer sur un objet, en l'occurence l'esprit en ce qui concerne la méditation et la voie du yoga. Nous ramenons alors les sens à l'intérieur et nous pouvons nous occuper des fluctuations internes, les fluctuations de l'esprit.

Yogacittavrittinirodhah (Les Yoga Sutras, Patanjali, I;2): "Le Yoga est l'arrêt de l'activité automatique du mental"*.

 

Pratiquer Pratyahara pour fortifier sa paix intérieure et mieux vivre dans le monde

Le travail que nous faisons sur nous-mêmes sur la voie du Yoga nous aide à mieux vivre dans le monde au quotidien.

Oui, le Yoga est une pratique personnelle et interne mais qui a pour but de nous aider à mieux interagir avec le monde; c'est bien pourquoi la première branche de l'arbre du Yoga de Patanjali est les yamas, des règles de vie en société (ahimsa la non-violence, satya la vérité, asteya l'honnêteté, brahmacharya la modération, aparigraha la non-convoitise). En s'efforçant à pratiquer Pratyahara, nous nous entraînons à ne pas réagir aux objets extérieurs.

Je m'explique.

Imaginez que vous êtes chez vous en train de vous reposer (ou en savasana :) ) et que soudainement, sans prévenir, les voisins du dessus utilisent un marteau piqueur et viennent troubler votre moment de calme. J'entrevois ici deux scénarios possibles.

1. Ce bruit vous sort de votre quiétude, vous a fait sursauté, vous agace et vous maudissez vos voisins d'avoir troublé votre calme: vous réagissez.

2. Vous prenez note qu'il y a du bruit, que ce n'était peut-être pas ce que vous aviez prévu mais cela ne vous empêchera pas de rester calme à l'intérieur. Vous ne souhaitez pas gaspiller pas votre énergie à vous laisser envahir par l'agacement.

Dans le scénario numéro 2, vous avez pratiqué Pratyahara et vous en récoltez les bienfaits.

 

Prendre du recul par rapport à nos sens et apprendre à mieux se connaître

Pratyahara nous aide à prendre du recul par rapport à nos sens et à ne pas réagir de façon automatique mais à vivre consciemment. 

Je m'explique.

Prenons l'exemple de la vue.

Selon l'histoire de notre vie, selon notre éducation, nous jugeons le monde et les autres d'une manière ou d'une autre à travers la filtre de la vue. Par exemple, si vous avez été un jour agressé.e par un homme grand à la barbe rousse, il se peut que chaque fois que vous rencontriez un homme grand à la barbe rousse vous vous mettiez sur la défensive. Dès lors, vous portez un jugement sur une personne à cause de son apparence extérieure.

Il y aussi les préjugés communs. La plupart des gens vont penser qu'une femme âgée n'a plus toute sa tête, on va donc lui parler comme tel. Alors que ce n'est pas forcément le cas. "âgée" n'est pas le synonyme de "sénile". Certes, il existe des personnes âgées séniles mais toutes ne le sont pas.

Laissez-moi donc vous poser cette question:

Si subitement vous perdiez la vue, si vous ne pouviez plus voir l'aspect extérieur des autres, quel jugement sur les autres n'auriez-vous plus?

C'est une question que nous pouvons toutes et tous nous poser chaque fois que nous avons affaire à quelqu'un. Alors nous pourrons prendre conscience de nos jugements automatiques et ramener de la conscience dans tout ça en les remettant en question et choisir consciemment (j'insiste) ce que nous souhaitons cultiver à l'intérieur de nous, plutôt que de nous laisser contrôler par des automatismes.

 

Quelques exercices pour mettre tout ça tout ça en pratique

- Manger en conscience.

Lorsque nous mangeons, nous sommes rarement concentré.e.s sur l'acte de manger. Nous sommes perdu.e.s dans nos pensées, nous regardons une série, nous écoutons la radio ou nous discutons avec quelqu'un. Nous passons donc complètement à côté de ce que nous sommes en train de faire. Nous passons à côté de l'odeur du plat, de son goût, de sa texture, de sa température. Nous passons complètement à côté de l'expérience.

Contrôler nos sens, c'est aussi apprendre à se concentrer sur ce qu'ils nous font vivre sans se laisser perturber par les stimuli extérieurs. En l'occurence, avec cet exercice, c'est se concentrer sur son goût, son odorat et sa vue sans se laisser perturber par les bruits extérieurs ou par les millards de pensées qui nous traversent l'esprit.

Vous pouvez évidemment vous y exercer avec toute autre activité, le tout est de le faire en conscience: s'habiller en conscience, cuisiner en conscience, faire le ménage en conscience, etc.

 

- La page blanche

Idéalement, lorsque nous rencontrons quelqu'un, nous devrions être une page blanche, libre de tout jugement. Mais en tant qu'être humain adulte, la tâche est difficile. Si on y pense, lorsque nous étions bébés, nous ne pouvions pas juger les autres sur leur aspect extérieur car nous n'étions pas encore conditionnés.

Alors, chaque fois que vous rencontrez quelqu'un, essayez d'être une page blanche et repoussez les jugements pour donner la possibilité à l'autre de vous montrer qui il est au lieu de le condamner avec ce que vous projetez sur lui ou elle.

 

- Ecrire

En pratiquant la question "Et si je ne te voyais pas, quel jugement je n'aurais plus sur toi?", on pourrait prendre le temps d'écrire les réponses et de se poser les questions suivantes: d'où me vient ce jugement? Est-ce que je suis en accord avec?, etc. Par ce travail nous pouvons remonter jusqu'à la source du jugement et s'en affranchir.

 

-Méditer

N'oublions pas que Pratyahara est un outil pour nous aider à méditer!

 

Pratyahara nous invite donc à sentir, à vivre nos sens en conscience et à choisir quand s'y investir et quand s'en détacher.

Cet article est évidemment non exhaustif, nous pourrions aborder ce concept de bien d'autres manières et de façon plus complète. Il me tenait à coeur de l'aborder ici de façon simple et accessible car n'oublions pas que le Yoga est une philosophie de vie qui nous invite à vivre en conscience et à être pleinement acteur/actrice de sa vie, au lieu de vivre passivement.

 

 

Om Shanti.

 

 

 

*Traduction des Editions Albin Michel

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