· 

Le jour où une élève est sortie de mon cours en pleurant.

      Ce n’est pas toujours évident de se retrouver dans la position de professeur-e. 

Seul-e face à toute une classe. 

De manière générale, je n’aime pas être le centre de l’attention, je ne me sens pas confortable, alors je sais qu’enseigner peut paraître intimidant.

Mais, en tant que professeur-e, nous devons mettre de côté nos complexes, nos craintes, nos désirs, de manière à sentir l’énergie de la classe et de chacun, pour pouvoir donner, pour pouvoir enseigner.

Parfois, nous avons l’impression de donner la classe la plus mauvaise du monde, et pourtant les élèves vous remercient à la fin. Il est donc impératif de faire taire cette petite voix à l'intérieur qui nous juge, car notre travail est de guider avec confiance nos élèves, mais aussi de les laisser nous guider, de nous ouvrir à ce que leurs corps ou leurs présences racontent.

Je m’explique. 

         Un jour, je remplaçais une professeure sur un de ses cours. 

Déjà, soyons honnête, remplacer un-e collègue peut être stressant. Pour mes premiers remplacements, j’avais peur de ne pas plaire, j’avais peur que ça ne convienne pas aux élèves, je doutais de moi. Oui, je ne m’aidais pas.

Un jour, je remplaçais donc une collègue et je voyais du coin de l’oeil cette élève lutter sur son tapis. Je fais un tour dans la salle pour ajuster, puis je m’approche d’elle pour lui glisser à l’oreille un ajustement avec l'intention de l’encourager. Et là, catastrophe, elle m’envoie bouler, elle me rejette, et  s’effondre en pleurant sur son tapis. 

Cinq minutes plus tard, elle quittait son tapis et se changeait dans les vestiaires.

 

       Sur le coup, je l’ai pris personnellement. Les craintes fusaient dans ma tête:

s’est elle fait mal?

Ai-je été maladroite, intrusive?

Aurais-je dû lui laisser de l’espace?

Est-ce que je l’ai vexée?, etc.

En fait, je m’investissais émotionnellement dans ce qui venait de se passer.

Je profite alors d’un balasana pour aller la voir dans les vestiaires, m’assurer qu’elle ne s’était pas blessée et qu’elle n’avait pas besoin d’assistance. J’y allais pour l’écouter, mais clairement aussi dans l’espoir de me rassurer: mon ego avait besoin de s’assurer qu’il n’y était pour rien.

Elle n’était ni blessée, ni vexée, elle faisait en fait à cet instant précis l’expérience de ses propres limites sur le tapis et le vivait ainsi. C’était son combat, son travail envers elle-même; ce qui lui arrivait ne me concernait pas et je n’y étais pour rien.

 

      Néanmoins, quelques heures après l’évènement, je me sentais encore troublée.

Puis, la journée passant, je prenais un peu de recul.

Je me mettais dans ses baskets. Je me rappelais mes expériences sur les tapis.

J’y ai aussi coulé des larmes, oui. Parfois, il faut que ça sorte. 

Un être humain est un réseau de nerfs et d’émotions qui gère parfois plusieurs expériences, plusieurs conflits en même temps. Il me semble primordial de se le remémorer.

Oui, à l’intérieur de chaque élève gît un univers avec ses joies et ses conflits, et parfois, dans un cours, un volcan peut se réveiller...

      En tant que professeurs, nous savons que nous ne pouvons pas plaire à tout le monde. Si nous ne le savons pas, nous le comprenons avec le temps. C’est notre devoir de l’accepter avec humilité. Nous ne pouvons pas plaire à tout le monde, mais il y aura toujours des élèves qui souhaiterons recevoir notre enseignement.

Cette élève m’a alors offert une merveilleuse leçon de vie: grâce à cet évènement, j’ai compris qu’un professeur-e ne pouvait pas s’investir émotionnellement dans son cours.

Comme le dit l’une de mes prof: «  Je ne suis pas un homme, je ne suis pas une femme, je ne suis pas moi, je suis un professeur ». Lorsque l’on enseigne, nous ne sommes pas là pour gérer nos propres conflits, mais pour guider nos élèves sur la route du yoga, et en restant attentifs-ives à notre classe, en écoutant et en observant ce qui se passe, nous pouvons laisser les élèves nous guider à leur tour.

 

 

      Patanjali ouvre ses Yoga Sutras avec " Atha Yoganusasanam " (I;1):

" Maintenant, avec humilité, les enseignements du Yoga ".

" Atha " signifie " maintenant ", " bénédiction ". Ici, j’ai tendance à croire que Patanjali nous indique que l’apprentissage du yoga se réalise dans l’éternel instant présent, qu’à chaque instant nous pouvons recevoir les enseignements. Et parfois cela arrive dans les moments les plus inattendus, comme pour moi ce jour-là. Mais pour le comprendre, pour le saisir, il faut être présent.

Il n'y a pas de secrets, c'est en enseignant que l'on devient enseignant, il faut y aller, apprendre, ajuster, recommencer: 

enseigner est un apprentissage de chaque instant.

 

Écrire commentaire

Commentaires: 1
  • #1

    Claude B (samedi, 18 août 2018 21:09)

    Tellement vrai �